07.06.2009

Amin Maalouf

450px-Amin_Maalouf.jpg"Qu'il n'y ait aucune honte à s'enrichir, j'en conviens. Qu'il n'y ait aucune honte non plus à savourer les fruits de sa prospérité, je le crois aussi; notre époque nous propose tant de belles et bonnes choses, ce serait une insulte à la vie que de refuser d'en jouir. Mais que l'argent soit complétement déconnecté de toute production, de tout effort physique ou intellectuel, de toute activité socialement utile? Que nos places financières se transforment en de gigantesques casinos où le sort de centaine de millions de personnes, riches ou pauvres se décide sur un coup de dés? Que nos institutions financières les plus vénérables finissent par se comporter comme des garnements ivres? Que les économies de toute une vie de labeur puissent être anéanties, ou alors multipliées par trente, en quelques secondes, et selon des procédés ésotériques auxquels les banquiers eux-mêmes ne comprennent plus rien?

C'est là une perturbation grave, dont les implications dépassent de loin l'univers de la finance ou de l'économie. Parce qu'on est en droit de se demander, au vu de ce qui se passe, pourquoi les gens mèneraient encore une vie de travail honnête; pourquoi un jeune voudrait devenir professeur, plutôt que trafiquant; et comment, dans un tel environnement, transmettre les connaissances, transmettre les idéaux, comment maintenir un minimum de tissu social pour que survivent ces choses si essentielles et si fragiles qui ont pour nom liberté, démocratie, bonheur, progrès ou civilisation."

Amin Maalouf (1949-)

Ecrivain francophone d'origine libanaise. Cet extrait est tiré de son dernier essai sur le dérèglement du monde.

photo: dinkley